Prisonniers de notre indifférence

martine landry

L'histoire de Séraphin, le lapin de coeur

Fermez les yeux. Faites le vide autour de vous. Imaginez-vous enfermé dans une pièce de deux
mètres carrés. Seul l’espace entre les barreaux de cette prison vous laisse entrevoir le jour.
Imaginez vous rester là toute votre vie, sans aucun objectif, sans aucune perspective d’avenir,
jamais… Et surprise, le jour où l’on viendra vous sortir de cet enfer, on vous pendra par les pieds,
on vous assommera à coups de bâton pour ensuite vous trancher la gorge et vous laisser vous
vider de votre sang…

Pourquoi je vous raconte cela ? Parce que c’est la vie que Séraphin aurait dû avoir. Séraphin
c’était un lapin dit « de chair », car sa seule et unique utilité pour nous, humains, c’est la
consommation de sa chair. Triste destinée pour un être vivant sentient (capable de ressentir des
émotions). Avant même sa naissance, on aurait pu prédire exactement à quoi ressemblerait sa vie.
Heureusement pour lui, le destin en a décidé autrement.

Dans la ferme familiale, où j’ai passé une grande partie de mon enfance, se trouvait un petit
élevage de lapins destiné à notre consommation personnelle. A l’arrière de la ferme, on pouvait
voir 6 clapiers. Je marque une pause sur ce terme qui se doit d’être expliqué plus en détail.
Définition du Larousse, au sens propre : « ensemble de petites cases où l’on élève les lapins
domestiques » et au sens figuré nous l’utilisons pour qualifier un « logement exigu ». Qui aimerait
vivre toute sa vie dans un logement exigu ? Personne. Et pourtant nous avons décidé que pour
ces lapins, cela suffisait.

J’avais de l’affection pour eux, avec mes sœurs, on leur donnait des noms, on leur faisait des
caresses, on nettoyait leur cage, on les nourrissait. Malgré tout, je n’ai jamais été satisfaite de les
voir dans ces petites cages. Je me suis toujours demandé à quoi pouvait ressembler leur journée,
leur vie. Et malgré le temps que je passais à leurs côtés, ils restaient pour la plupart très craintifs.
Pas étonnant en réalité, car en dépit de toute cette affection que je cherchais à leur donner, je n’en
restais pas moins leur bourreau. Je faisais partie de ceux qui les ont condamnés à rester enfermés
à vie et à mourir dans d’atroces souffrances.

C’était ma grand-mère qui les tuait. Je n’ai jamais voulu y assister, d’ailleurs, je n’étais jamais
prévenue lorsque cela arrivait. C’était un sujet tabou, on le savait mais on en parlait pas. Tuer, ce
n’est pas quelque chose que l’on fait aux yeux de tous. Surtout pas devant des enfants. C’est
seulement en découvrant une cage vide que je prenais conscience du triste sort qu’avait subi le
lapin qui y était enfermé habituellement. Il ne restait plus rien de lui, si ce n’est sa peau qui était
accrochée au dos d’une porte et sa chair servie dans une casserole le jour suivant. Voilà à quoi se
résumait la vie d’un lapin dans la petite exploitation familiale.

Je ne me rappelle pas avoir mangé un lapin de la ferme. Déjà très jeune, instinctivement je ne
jugeais pas cela moral de manger un être que l’on a aimé. Et pourtant je n’étais encore qu’une
enfant. Je me sentais déjà tellement impuissante de ne pas pouvoir les protéger. Chaque nouvelle
victime était souvent la source d’une nouvelle crise de larmes. Pourquoi faire tant de cinéma pour
quelque chose d’aussi « normal » ? Après tout, c’est ça la vie. Il faut bien tuer pour se nourrir non ?
J’ai pensé un temps que c’était moi le problème. Si tout le monde jugeait cela normal et acceptable,
c’est que, quelque part, cela devait être vrai. Alors pendant un temps j’ai fermé les yeux et j’ai
arrêté de m’écouter. Étant enfant, ce genre de discours passait pour de la naïveté, cela faisait
sourire les adultes. Mais imaginez en grandissant, dire de ne pas tuer un animal parce qu’on ne
veut pas qu’il souffre ou parce qu’on tient à lui.. Ce n’est pas un discours d’adulte et encore moins
dans le milieu agricole. Les animaux, c’est fait pour nous nourrir et les lapins n’y font pas
exception.

Ce n’est qu’après ma majorité, mais aussi après que ma grand-mère ne soit plus en capacité de
les mettre à mort, que cela a changé. Avec mes sœurs on voulait plus d’espace pour eux, alors on
leur a trouvé un espace plus grand. Quelques semaines plus tard, un parc entièrement grillagé de
plus de 20m2 avec un accès à l’intérieur voyait le jour. A l’intérieur, deux box, anciennement prévus
pour abriter des cochons, faisaient office d’abris pour les protéger des prédateurs. Nous avions
donc séparé les mâles des femelles afin qu’ils ne puissent pas se reproduire. Malheureusement
des erreurs lors de la division dans les box nous ont valu plusieurs portées. Un nombre
considérable de petits que nous ne pouvions nous résigner à tuer ou à donner, au risque qu’ils
finissent dans un clapier puis dans une assiette. Toutes nos démarches ont été réalisées de
manière expérimentale et je le regrette aujourd’hui. A l’époque j’avais encore peur du regard que
pouvaient porter les gens autour de moi. « Qu’est ce que vous allez faire de tout ça ? » , « vous
allez les manger au moins ? ». Ces questions revenaient régulièrement. L’idée de vouloir donner
un peu de liberté à des êtres que notre société considère, encore aujourd’hui, comme de simples
produits de consommation, semblait folle pour beaucoup de personnes. Nous avons donc
castré les mâles sans avoir recours à un vétérinaire, nous avons laissé ses lapins vivre ensemble
dans une certaine promiscuité sans avoir recours à des vaccins ou autres médicaments, ce qui a
coûté la vie à beaucoup d’entre eux. Aujourd’hui, je me rends compte que les valeurs spécistes,
avec lesquels j’avais été bercée depuis ma plus tendre enfance, m’avaient laissé faire des choses
que je ne juge plus tolérables à l’heure actuelle. Il faut dire aussi qu’étant étudiante, je n’avais pas
l’argent nécessaire pour financer ces soins. Le groupe s’est décimé petit à petit , nous retrouvions
des lapins morts régulièrement sans que nous puissions réellement en déterminer la cause. Ce
sont des êtres fragiles, très sensibles aux virus et leur promiscuité à forcément favorisé leur
développement. A chaque décès, la même tristesse et le même sentiment de colère de ne pas en
avoir fait assez.

Deux ans plus tard, il n’en restait plus que deux sur dix-huit. Un des deux rescapés ne faisait que
de s’échapper du parc de façon mystérieuse, nous n’en avons jamais trouvé l’origine. Le problème,
c’est qu’une fois sorti, il ne pouvait plus rentrer seul. Alors il attendait à coté du parc. Ceci dura un
temps, jusqu’au jour où il n’est plus revenu… Suite à cela je me suis posé une question. Si j’avais
le choix, entre vivre enfermé toute ma vie et ainsi vivre longtemps protégé de tous les risques
extérieurs, ou bien, être totalement libre de mes faits et gestes mais avec tous les risques que cela
implique. Qu’est-ce que je ferais ? Je n’ai pas mis longtemps à avoir ma réponse. Ma décision était
prise. Ce dernier lapin, Séraphin, aurait un accès à l’extérieur total, quoi qu’il en coûte.
Progressivement je l’ai laissé sortir. Au départ, je restais auprès de lui, puis, petit à petit, il a pris
ses habitudes et son indépendance. Il restait à proximité de la maison et rentrait la nuit. Mais un
jour, il n’a plus voulu rentrer, comme s’il avait pris goût à cette liberté.

Il faut du temps pour apprendre à aimer nos semblables, alors imaginez le temps qu’il faut pour
apprendre à aimer un être qui est en tout point différent de nous, en commençant par sa manière
de communiquer. Si l’on ne cherche pas à le connaître, il y a alors un immense mur
d’incompréhension et d’ignorance qui s’érige entre lui et nous. Et on ne le considérera jamais
autrement que ce que l’on a bien voulu nous dire à son sujet. Si j’écris ce texte ce n’est pas pour
faire de son histoire un exemple, car j’aurais pu faire mieux. J’aurais du faire mieux. Mais cela me
permet de vous transmettre ce qui a changé dans ma façon de voir les choses. Séraphin était
différent des autres lapins, pas en mieux, pas en pire. Juste différent, comme nous le sommes
tous. Un être unique, un individu à part entière. Il avait son caractère, ses préférences, il faisait ses
propres choix. J’ai appris à l’aimer tel qu’il était, comme on le fait plus communément pour les
chiens, les chats ou même les êtres humains. Il m’a appris à déconstruire l’idée même du
spécisme. Que ce soit une poule, une vache, un lapin, une souris, ce qui compte ce n’est pas
l’espèce à laquelle il appartient, ni même son aspect physique. Ce qui compte, c’est ce qu’il y a
l’intérieur. Peu importe l’animal dont vous prendrez soin, si vous lui offrez l’espace et l’amour dont il
a besoin pour s’épanouir, alors vous vous rendrez compte que les cases dans lesquelles nous les
avons rangés sont totalement absurdes. Ils méritent tous de vivre pour ce qu’ils sont et non pas
pour ce qu’ils nous apportent.

Au jour où j’écris ces mots, Séraphin n’est plus… Ou du moins il n’est plus auprès de ma famille.
Cela fait plusieurs semaines qu’il ne se promène plus autour de la maison. Je dois accepter que sa
liberté lui a certainement coûté la vie, plus prématurément que si je l’avais gardé enfermé. Mais
une vie longue ne rime pas forcément avec vie heureuse. Sa dernière année fut sans aucun doute
la plus belle. Je l’ai vu évoluer, s’adapter à un environnement dont il ignorait tout et se créer ses
habitudes librement, se prélasser au soleil des heures durant ou courir et bondir dans tous les
sens. Etre curieux du monde autour de lui, se créer des terriers, interagir avec d’autres animaux et
apprécier nos caresses et notre compagnie. Tout cela, il ne l’aurait jamais connu dans son petit
clapier. Chaque jour, je m’émerveillais de le voir si épanoui. Le voir heureux me rendait heureuse.
Malgré tout ce qu’il a fallu faire pour en arriver là, malgré cette triste fin, malgré le fait que je vous
raconte cela le cœur lourd de son absence, si c’était à refaire, je le referais. Certainement d’une
meilleure façon, riche de l’expérience que cela a pu m’apporter, mais je le referais sans hésitation.

Aujourd’hui, je sais que je ne suis plus seule à considérer les autres animaux comme des êtres à
part entière, qui ont le droit de vivre librement, tout comme nous. Je suis rassurée et soulagée de
constater que je ne m’étais pas trompée. Que la compassion et l’affection que je ressens pour eux
depuis très jeune étaient bel et bien justifiées. Ce combat n’en est malheureusement qu’à ses
prémices et il faudra encore beaucoup de temps pour que les Hommes en prennent enfin tous
conscience, mais on ne peut pas baisser les bras.

Fermez les yeux. Faites le vide autour de vous. Imaginez-vous enfermé dans une pièce de deux
mètres carrés. Seul l’espace entre les barreaux de cette prison vous laisse entrevoir le jour.
Imaginez vous rester là toute votre vie, sans aucun objectif, sans aucune perspective d’avenir,
jamais… Et surprise, le jour où l’on viendra vous sortir de cet enfer, on vous pendra par les pieds,
on vous assommera à coups de bâton pour ensuite vous trancher la gorge et vous laisser vous
vider de votre sang… Vous pouvez ouvrir les yeux maintenant, mais n’oubliez pas que pour plus de
30 millions de lapins en France et plus de 633 millions dans le monde*, chaque année, ce sont les
yeux bien ouverts qu’ils vivront cela, car nous avons décidé, pour eux, que le fait qu’ils constituent
une source de protéines, justifiait moralement que nous les privions de leur liberté et de leur vie.
N’oublions pas qu’ils existent bel et bien, prisonniers de notre indifférence, dans des conditions
bien pires que celles que je vous ai décrites en début d’article. Nous leur avons pris la chose la
plus importante qui fasse qu’une vie vaille la peine d’être vécue : la liberté.

Quel est l’intérêt d’une vie si c’est pour la vivre au fond d’une cage ? Ne serait-il pas temps que
cela change ?

Célia Laurent